• Accueil
  • > Archives pour le Jeudi 14 septembre 2006

Archive pour 14 septembre 2006

Lune Rouge

Jeudi 14 septembre 2006

Chapitre 4                        L’enfant et l’ange déchu
 
Caleb contourna la taverne et se retrouva plongé dans l’obscurité quasi opaque de la ruelle adjacente.
« L’Ange Déchu, hein ? Dit une voix provenant de la pénombre. Le nom de cette taverne est tout à fait approprié vu les circonstances, tu ne trouves pas ?
- Darek, malédiction, tu n’es jamais là quand on a besoin de toi, maugréa Caleb.
- Bonjour l’accueil. Mais pour ce qui est des malédictions, ton grand-père y a déjà pensé avant toi et tu peux me croire, j’ai eu ma dose ! »
Une silhouette se détacha de l’obscurité dévoilant un homme en redingote gris souris. Il avait de longs cheveux châtains foncés retenus en une queue serrée à la base de son cou. Ses yeux étaient mauves foncés, panache des maudits. Il avait une cigarette serrée entre les dents.
« Alors, quoi de neuf, gamin ? » demanda-t-il en s’arrêtant à quelques pas de Caleb.
«  Maître Caleb ! » cria quelqu’un en se jetant littéralement sur lui le faisant chanceler.
«  Bonjour, Diomée, toujours aussi expressive, répondit Caleb en souriant chaleureusement à une fille de l’apparence d’une gamine de 15 ans.
« Maître Caleb, tu m’as tellement manqué. » Lança-t-elle, ses grands yeux dorés à la pupille fendue comme celle des félins emplis de larmes.
« Mais quelle plaie celle-là, maugréa Darek.
- Ne m’abandonne plus, maître. Je ferai tout ce que tu voudras mais ne m’oblige pas à retourner avec ce sale pervers, s’il te plaît. Il est méchant avec moi, il me crie tout le temps dessus. » dit-elle en enfouissant son visage dans la chemise de Caleb.
- Allons, Diomée, il n’est pas si méchant que ça ! Répondit Caleb en caressant le sommet de la tête aux cheveux violine.
- Permets-moi de rester avec toi, maître Caleb.
- Je suis désolée, Diomée, si je vivais seul, peut-être mais je vis dans un cirque. Je ne peux pas te garder auprès de moi.
- Tu parles, dans un cirque peuplé de montres, elle a forcément sa place, lança Darek en ricanant.
- Tu vois qu’il est toujours méchant avec moi, lança Diomée en éclatant en sanglots.
Il fallut plusieurs minutes à Caleb pour la calmer et pour la convaincre que, malgré les apparences, elle était mieux auprès de Darek qu’à ses côtés.
«  Comment fais-tu pour vivre tout le temps avec des humains, demanda Diomée quand elle se fut calmée. Ça pue les humains.
- Moi, ça ne me dérange pas.
- Vois-tu, Diomée, ton maître aime les humains.
- Pauvre maître. C’est peut-être parce qu’il est encore trop jeune pour comprendre à quel point ce sont des créatures abjectes, proposa Diomée en se tournant vers Darek.
- Je crois que c’est un penchant naturel chez lui à aimer tout le monde et à vouloir du bien à tout le monde. Bon après ces touchantes retrouvailles, on pourrait peut-être parler business. Pourquoi m’as-tu appelé ?
- La NI m’a retrouvé, murmura Caleb en se massant machinalement le cou.
- C’était qui ?
- Un prêtre que je n’avais jamais vu.
- Il a pu voir ta cicatrice ?
- Non, je ne la lui ai pas montrée, tu penses bien.
- Il ne va surement pas te lâcher la grappe avant d’avoir eu la preuve que tu es bien celui qu’il recherche.
- C’est aussi ce que je me dis, répondit Caleb sur un ton las.
- Au cirque, tu ne risques rien. Tu es toujours entouré et les prêtres ne sont plus investis d’aucun pouvoir depuis le déclin de la Nouvelle Inquisition. Le Vatican ne le couvre plus. Et pour ce qui est des moments où tu es seul, elles veilleront sur toi.
- Elles ?!
- Comme on se retrouve, petit prince, lança une voix derrière lui. »
Les quatre prostituées s’avancèrent dans la ruelle. Les deux de droite se mirent à briller et fusionnèrent pour ne former qu’une seule et même personne. Les deux de gauche firent de même. Les deux femmes vinrent se placer de part et d’autres de Darek qui posa ses mains sur leurs hanches.
«  Je me doutais bien qu’elles avaient quelque chose à voir avec toi. Personne à part toit ne laisse ses succubes faire le trottoir à la vue de tous, lança Caleb avec un sourire sarcastique.
- Tu as l’œil, mon lapin.
- Tu nous as percées à jour, c’est impressionnant.
- Caleb, je te présente, Isis et Thétis. Elles veilleront sur toi. Elles sont capables de se dédoubler pour former des entités autonomes. Tu ne peux pas être plus en sécurité avec elles comme garde du corps. A priori, tu n’as aucun souci à te faire. Je n’ai entendu parler d’aucun contrat sur ta tête de l’Autre Côté. Ça doit être un petit curé blasé qui entreprend une croisade personnelle contre les méchants.
- Maître Caleb n’est pas méchant, protesta Diomée.
- Pour les prêtres de la NI, nous le sommes tous ! répondit simplement Darek en jetant son mégot sur le sol.
«  Et l’autre, comment se porte-t-il ? » s’enquit Darek
Caleb regarda les paumes de ses mains perpétuellement gantées de noir et dit :
«  Je le sens bouillonner. Il essaie de me parler mais je l’ignore.
- Et dans tes rêves ?
- Il est toujours là et il me fixe. Il me fait voir des choses mais je n’entends pas ce qu’il dit.
- S’il y a du changement de ce côté-là aussi, il faut que tu me préviennes. Au fait, tu as des nouvelles de tes deux nounous ? »
Caleb se mis à rire à la mention du sobriquet de Raphaël et Gabriel. Darek ne les aimait pas beaucoup.
«  Non, je ne les ai pas vu depuis longtemps.
- Beau boulot, ils sont drôlement efficaces, maugréa Darek en allumant une autre cigarette.
- Mon grand-père leur mène sans doute la vie dure. Il les soupçonne.
- Il soupçonne tout le monde. C’est d’ailleurs ce qui m’a valu un aller simple pour la malédiction.
- Sauf que dans ce cas précis, il avait raison.
- Pour mon amour-propre, je préférerais dire qu’il n’avait pas tout à fait tord. »
Caleb se mit à rire.
«  Bon, c’est pas que je m’ennuie mais je vois mal ce que je pourrais faire d’autre. Un conseil, gamin. Reste sur tes gardes et méfie-toi de ceux qui t’entourent. De nos jours, on ne peut être sûr de personne.
Il surpassa Caleb et lui donna une tape amicale dans le dos avant de s’éloigner.
« Maître Caleb ! cria Diomée en se jetant à son cou en larmes.
- Allons, Diomée, nous allons surement bientôt nous revoir.
- Diomée ! rugit Darek, tu te bouges, oui ? »
Elle sécha ses larmes et s’enfuit en courant. Caleb lui fit signe de la main en lui souriant.
«  Cet enfant a un sourire incomparable. » murmura Isis à Darek alors qu’elle s’éloignait avec lui, bras dessus bras dessous.
 
 
Les gens tristes ont les plus beaux sourires
Jasmin (Claude)
 
« Oui, je l’ai toujours connu ainsi. C’est un sourire qui réchauffe le plus froid des cœurs.
- Ça doit être vrai puisqu’il a réussi à te toucher… » répondit la succube.
Darek eut un sourire nostalgique.
 
Douze ans plus tôt…
Canna était une lande désertique de Terrasacra que la Nouvelle Inquisition avait réservé à ses exécutions. Elle était interdite sous peine d’une punition très sévère. Seuls les membres de la NI pouvaient s’y rendre.
On y rencontrait des échafauds, des croix pour les crucifixions et des buchers.
Le soleil tombait sur la lande mais l’atmosphère restait brûlante car les terres désolées commençaient seulement à relâcher toute la chaleur qu’elles avaient accumulée durant la journée.
Les corps des pendus se balançaient au gré du vent, volontairement exposés aux charognards et aux intrus.
Il n’y avait pas âme qui vive… Si ce n’est un homme, crucifié sur sa croix de métal, les membres retenus par de solides cordes qui écorchaient sa peau. Beaucoup de sang avait coulé sur le sol formant une petite mare dans laquelle baignait ce qui semblait être une paire d’ailes blanches comme la neige et de très grande taille.
L’homme avait la tête baissée, son menton reposait contre sa poitrine. Ses longs cheveux foncés sales et imbibés de sueur pendaient de part et d’autre de son visage maculé de poussière.
Son torse nu était brûlé par le soleil. Il ne portait plus qu’un pantalon déchiré qui fut autrefois blanc.
Il sentait que la vie commençait peu à peu à s’échapper de son corps et il ne pouvait pas l’en empêcher.
Soudain, il sentit une présence. Il leva la tête péniblement.
Face à lui, à une distance respectable de sa croix se tenait un enfant. Un petit garçon d’une dizaine d’années, tout au plus. Dans ses bras, il tenait un bassin rempli d’eau qu’il serrait contre lui. Il regardait fixement le crucifié. Il n’y avait ni peur ni effroi dans son regard. Il se contentait de toiser l’inconnu de ses yeux azur affichant un air neutre.
« Dégage, c’est pas un endroit pour les gamins !  murmura le crucifié d’une voix rauque
- Il ne fallait pas m’appeler si tu ne voulais pas que je vienne, répondit l’enfant sur un ton détaché.
- C’est pas toi que j’appelais, répondit l’homme sur un ton abrupt. Mais attends, comment t’as pu m’entendre ? C’est impossible. Les humains ne peuvent pas entendre ça !
- Tu rigoles ou quoi ? J’ai bien cru que t’allais m’exploser les tympans à crier comme tu le faisais. Tu voulais de l’eau non ?! Je t’en ai apporté. » dit l’enfant en tendant la bassine devant lui.
« Dégage, je te dis. Ils ne viendront pas me délivrer s’ils sentent la présence d’un humain. Ils croiront que c’est un prêtre de la Nouvelle Inquisition.
- Personne ne viendra de toute façon. Personne ne vient jamais délivrer les supplicié de Canna. » répondit le gamin en déposant le bassin sur le sol et en s’avançant vers la croix.
- Fous le camp, nom de Dieu, combien de fois va-t-il falloir que je te le répète ? 
- Arrête de blasphémer, soupira le gosse. C’est pour ça que tu as été maudit ?
- Comment tu sais ça toi ?s’écria le crucifié.
- Bah, on n’arrache pas les ailes d’un ange pour rien. Tu as été maudit. Tu es un ange déchu ! »

L’homme arborait un air halluciné Comment ce mioche pouvait-il en savoir autant sur le sujet. Et comment, au nom du ciel, pouvait-il l’avoir entendu appeler les démons du crépuscule à son secours ?

Le gamin sortit un couteau de la poche intérieure de sa veste rapiécées et découpa les cordes qui maintenaient les jambes de l’inconnu Ensuite, il entreprit d’escalader la croix.

« Mais qu’est-ce que tu fous encore ?

- Je viens te délivrer, quelle question ! » dit-il et il sourit De sa vie, jamais quelqu’un ne lui avait souri de cette façon. C’était un sourire plein de chaleur, un sourire qui réchauffe le cœur, qui efface toute trace de tristesse, de colère. C’était un sourire bienveillant.

L’enfant grimpa sur le bras de la croix et s’y assis à califourchon.

« Descends de là, nom de Dieu, tu vas tomber.

-Arrête d’être aussi grossier. Ça ne t’attirera que des ennuis, le réprimanda le gamin.
- Je rêve, un mioche qui me fait des leçons de morale, on aura tout vu. »
L’enfant commença à découper la corde qui retenait son poignet droit. Il rampa jusqu’à l’autre bras et commença à le libérer.
« Je crois que la chute va être un peu brutale… Au fait, je m’appelle Caleb, Caleb Livingstone. »
Le crucifié ne dit rien pendant un moment puis finit par murmurer :
« Darek »
La corde lâcha et il s’écroula sur le sol.
*
*   *
Quand Darek se réveilla, il se trouvait dans une grotte et les rayons du soleil levant baignaient son visage. Son torse avait été bandé et toutes ses blessures soignées. Il était fatigué, courbaturé mais en vie. Il sentit un poids sur ses jambes et baissa la tête pour voir que la gamin dormait la tête sur ses genoux. Il l’avait traîné tout seul jusqu’à cette grotte et soigné ses blessures.

« Hé, gamin, réveille-toi » lança Darek en le secouant doucement.
« Gamin. » Comment avait-il dit qu’il s’appelait déjà ?…
« Caleb, réveille-toi ! »
L’enfant grogna, s’étira puis se redressa d’un coup, l’air affolé.
« C’est déjà le matin ?! s’écria-t-il ? Je vais me faire désintégrer » Il s’assit de nouveau pour remettre ses bottines.
« C’est toi qui m’a traîné jusqu’ici ?
- Oui, répondit Caleb. Maintenant, il faudrait que tu te caches un peu mieux. Ils vont bientôt s’apercevoir que tu n’es plus sur la croix et là, ça va être la panique en ville. Je reviendrai ici déposer de la nourriture, tu n(auras qu’à la prendre quand tu te seras assuré que la voie est libre. Mais là, faut vraiment que j’y aille sinon, je vais me faire disputer »
Caleb se remit debout. Il s’apprêtait à sortir de la grotte quand la voix de Darek s’éleva.
« Pourquoi m’as-tu aidé ?
 
Il n’existe pas de meilleur exercice pour le cœur que de se pencher pour aider quelqu’un à se relever.

Holmes (Jean Albert)
 
- D’abord, parce que tu l’as demandé. Puis, moi, je me fiche de ce que tu as fait. La nouvelle Inquisition dit qu’ils sacrifient des gens pour le bien du peuple, qu’ils ne recherchent que notre prospérité matérielle et spirituelle mais ils torturent des gens pour leur faire avouer leur crime. Qui n’avouerait pas toutes les fautes du monde pour que la torture s’arrête ? Ensuite, ils les tuent et laisse leur cadavre exposés pourrir sous le soleil sans leur offrir une sépulture sanctifiée. Tu trouves que c’est faire le bien ça toi ? Et puis… »
Il se retourna et sourit à Darek.
« Toi et moi, nous sommes pareils. Nous sommes tous les deux maudits. »
Puis, il s’en alla en courant. 

Et voilà, encore un chapitre de conclu. Le prochain est troujours un flash back, c’est la suite en fait. Laissez des commentairesAerith21