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Archive pour 18 septembre 2006

Lune Rouge

Lundi 18 septembre 2006

Chapitre 5                            Une exécution et une famille

Caleb revint en début d’après-midi les bras chargés de vivre. Il les déposa dans un coin de la grotte à l’abri des regards.
Tu es déjà revenu ? » Caleb sursauta et tourna la tête vers l’origine de la voix. C’était Darek.
« Je t’avais pourtant conseillé d’aller ailleurs, lui reprocha l’enfant.
- En effet mais c’est le meilleurs des endroits que j’ai eu l’occasion de visiter. Il y a deux sorties donc j’ai le temps de voir venir. Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Darek en désignant la joue bleutée de l’enfant.
- Oh ça, c’est ma punition pour avoir dormi dehors.
- Je ne m’y connais pas vraiment en répression infantile mais il me semble que tes parents ont la main lourde.
- Ce n’est pas mes parents. C’est mon tuteur, je n’ai pas de parents.
- J’ai remarqué que tu portais toujours des gants, pourquoi ?
- Je ne peux pas te le dire. C’est un secret entre Raphaël et moi, répondit Caleb en souriant. Bon, il faut que j’y aille.
- Caleb, ton tuteur te frappe souvent ? lança d’un coup Darek.
- Ce ne sont pas tes affaires, répondit-il d’un ton nonchalant en haussant les épaules.
- Tu ne devrais pas revenir ici. Vu comme tu es traité, si on apprend que c’est toi qui m’as délivré, tu vas passer un sale quart d’heure.
- Ouais, c’est ça, maugréa l’enfant en s’éloignant.
- Hé, Caleb, le rappela Darek.
- Quoi ?
- Merci, pour tout.
Caleb l’observa un moment puis sourit avant de s’en aller. Non loin de là, caché par l’ombre projetée d’un massif rocheux, deux silhouettes vêtues de noir observaient Caleb quitter la grotte et courir vers le village.
« Il doit être à l’intérieur, seigneur Foster. Allons le cueillir.
- Non, les ordres ont changé. Nous devons nous intéresser à une autre proie. » dit-il en regardant Caleb qui disparaissait à l’horizon.
*
* *
Caleb alla faire quelques courses à l’épicerie avant de rentrer chez lui. Il s’assura plusieurs fois ne rien avoir oublié autrement, il se ferait disputer par son tuteur et ça, il ne le voulait pas.
Il se retrouva face ça un baraque de bois croulante, un vrai miracle qu’elle tienne encore debout. Les rayons du soleil pénétraient par les jours de la porte. C’était un peu le cas de toutes les maisons du village. Les économies des habitants passaient presqu’entièrement dans les caisses de l’Eglise. Ils auraient donné tout ce qu’ils avaient pour s’assurer un petit coin paisible au paradis.
Les bras chargés de paquets, Caleb appuya sur la clenche avec son coude et ouvrit la porte avec son pied.
« Je suis rentré, Victor. J’ai fait les courses comme tu me l’as demandé. » dit-il en posant les paquets sur la tables de la salle à manger.
« Je suis bien heureux de te voir, Caleb. » lança une voix grave et exagérément mielleuse.
L’enfant se figea sur place. Un frisson parcourut son échine. Il risqua un regard par-dessus ses paquets. Au fond de la pièce, assis dans l’obscurité et voilé dans la poussière en suspension dorée par les rayons du soleil, il y avait un homme en soutane noire. A son cou pendait la croix d’argent de la Nouvelle Inquisition.
« Mon Seigneur Foster, le salua Caleb sans broncher.
- Ton tuteur, Victor m’a dit que tu avais découché cette nuit. Tu sais que ce n’est pas prudent pour un enfant de se promener seul le soir et de ne pas rentrer chez lui. Surtout depuis qu’un supplicié s’est échappé.
- Un supplicié s’est échappé ? » s’enquit Caleb en déballant ses paquets et en rangeant les marchandises dans les armoires.
- C’est remarquable, murmura le religieux.
- Qu’est ce qui est remarquable ? demanda Caleb sans pour autant interrompre son rangement.
- C’est de voir à quel point l’âme d’un enfant d’à peine 10 ans peut être à ce point pervertie par le mensonge. »
Caleb tourna la tête vers lui et l’observa.
« Victor m’a dit que tu avais emporté de l’eau, de la nourriture et des bandages hier. Et encore cet après-midi.
- Et bien, Victor se trompe, répondit calmement Caleb. Ça arrive même aux meilleurs.
- Victor ! tonna Foster.
Caleb aperçut le visage de son tuteur derrière l’inquisiteur. Il avait les yeux injectés de sang, des valises sous les yeux et une barbe de deux jours. Il émanait de lui une forte odeur d’alcool.
« Peux-tu confirmer ce que je viens de dire ?
- Sûr, mon seigneur. J’l’ai bien vu sortir, le mioche avec tout ce barda dans ses bras. Il y en avait pour plusieurs jours de paye, savez !
- Comment tu peux le savoir, tu es ivre tout le long du jour, cria Caleb.
- Qu’est-ce que t’as dit ? beugla Victor en se ruant vers lui. Caleb chassa un tabouret devant lui d’un coup de pied. Victor trébucha et s’écroula lourdement sur le plancher.
Il allait sortir quand il sentit la main glaciale de l’inquisiteur lui attraper le poignet. Il prit Caleb par les cheveux. L’enfant cria de douleur et lança ses poings en avant pour tenter de ses libérer.
« Tu sais que libérer un supplicié est une faute extrêmement grave passible de la peine de mort ? C’est inutile de nier, Caleb. Quand ton tuteur est venu me prévenir que tu avais un comportement suspect, mon serviteur et moi t’avons suivi jusqu’à cette grotte. J’en ai assez de m’encombrer avec toi. Les erreurs de la nature dans ton genre ne devraient même pas exister. Il faudrait les abattre comme des chiens galleux. Il est temps d’effacer le blasphème que ta simple naissance représente. Foster frappas violemment la tête de Caleb contre le chambranle de la porte. Il tomba à genoux, sonné.
« Dans ce village, personne n’a jamais eu confiance en toi, personne ne t’a jamais apprécié. Les enfants de ton âge ne jouent pas avec toi et te fuient. Les vieux te maudissent, les femmes te craignent et les hommes désirent plus que tout que la Nouvelle Inquisition t’exécute. »
Foster l’agrippa de nouveau par les cheveux et le souleva du sol. Caleb hurla de douleur.
« Ils ne comprennent pas pourquoi je te tolère dans notre village. Jusqu’à présent, j’avais pieds et poings liés mais c’est terminé. Ton grand-père a enfin ratifié ta condamnation à mort. »
Caleb écarquilla les yeux.
« Ça t’étonne ? Il n’y a pourtant pas de quoi. Tu devrais savoir à quel point il te déteste. »
Foster jeta Caleb au sol.
« C’est étrange, tu ne te mets pas en colère. Montre ton autre visage que tout le monde puisse le voir ! » hurla-t-il comme un dément en attrapant la ceinture de Victor qui trainait sur une commode. Il frappa Caleb à plusieurs reprises en riant.
« Alors, tu ne réagis pas ? Mets-toi en colère ! » Il le frappa encore plus fort. Dépité il s’arrêta et s’accroupit près de Caleb. Il lui attrapa les poignets et lui ôta ses gants noirs. Il écarquilla les yeux en découvrant des pentagrammes sur les paumes de l’enfant.
« Le sceau par le Tétragrammaton. Quel traître à l’Eglise a osé poser ce sceau sur toi. Dis le moi et ta mort ne sera pas douloureuse.
- Va te faire voir » répondit Caleb.
Rouge de colère, Foster le souleva du sol par le col de la chemise, ouvrit la porte et le jeta dans la poussière. Alertés par les cris provenant de la maison de Victor, les villageois s’étaient rassemblés devant sa porte.
« Mes frères, la Nouvelle Inquisition a rendu son verdict concernant le dit Caleb Livingstone. »
Foster sortit une petite fiole d’eau bénite de sa poche.
« Révèle aux yeux du monde la part démoniaque qu’il y a en toi ! » Il lança l’eau bénite sur Caleb. Celui-ci se tordit de douleur et roula sur le dos en convulsant. C’est alors qu’une immense paire d’ailes noires jaillit de son dos faisant pleuvoir un torrent de plumes noires sur les villageois.
« Le verdict de la Nouvelle Inquisition est la mort !
- Pendez-le, cria la foule en délire. Pendez-le ici même, pas besoin d’aller à Canna. Pendez-le !
- Tu entends, ricana Foster. Pour toi, il n’y aura même pas les landes de Canna. Tu seras pendu sur la place du village. »
Caleb était trop faible pour bouger. Comme ça, étendu dans la poussière, il avait l’air d’un oiseau aux ailes froissées, incapable de voler.
Le bourreau du village courut jusque chez lui et revint avec une corde au bout de laquelle il réalisa un nœud coulant. Il passa la corde au cou de Caleb et confia l’autre extrémité à Foster qui se mit à traîner l’enfant derrière lui dans tout le village. Ils s’arrêtèrent sur la place au centre de laquelle se tenait une statue d’un Inquisiteur, les bras écartés devant lui en signe de miséricorde et de pardon.
« Puisqu’il n’y a ni potence ni échafaud dans le village, c’est cette statue qui sera l’instrument de ta repentance. » cria Foster en confiant la corde au bourreau. Celui-ci la lança par-dessus une des mains de la statue et hissa Caleb au dessus du sol.
Caleb battait des pieds dans le vide et ses mains cherchaient désespérément à desserrer l’étreinte de la corde sur sa gorge.
Sa trachée était écrasée par la poigne solide du nœud. Ses petites jambes battaient l’air furieusement. Les larmes emplissaient ses yeux au point que tout devenait trouble autour de lui. Le sang cognait douloureusement contre ses tempes.
La bouche grande ouverte et l’écume aux coins des lèvres, l’air venait de cesser d’alimenter ses poumons. Peu à peu à bout de forces, ses jambes cessèrent de bouger et ses bras retombèrent lentement le long de son corps.
Tout à coup, une lumière aveuglante éblouit la foule et quand ils recouvrèrent leur vue, la corde était coupée et Caleb avait disparu.
*
* *
Darek déposa le corps inanimé de Caleb dans une ruelle déserte du village. Au loin, il pouvait entendre les cris de la foule mécontente de ne pas avoir un droit à sa pendaison. Il tourna son attention vers Caleb. La corde avait entaillé la chair fine et délicate de son cou laissant apparaître une vilaine blessure.
Darek colla son oreille contre la bouche de l’enfant. Il respirait encore mais très faiblement.
La corde avait sans doute écrasé sa trachée et il lui faudrait quelques jours pour retrouver l’usage de la parole.
« Caleb, tu m’entends ? » s’enquit Darek en se penchant au-dessus de lui.
Ses yeux étaient mi clos et étrangement fixes.
« Il ne doit pas être loin, rugit la voix de Foster. C’est certainement l’autre supplicié qui l’a aidé à s’échapper.
- On ne peut pas rester ici, murmura Darek en prenant Caleb dans ses bras. Sinon, ils vont nous tomber dessus. »
Dans l’état dans lequel il se trouvait, Darek savait bien qu’il ne pourrait pas aller loin. Ses blessures étaient loin d’être cicatrisées.
Comme il était hors de question de retourner dans la grotte à l’est du village et que Canna se trouvait au sud, il décida de prendre le nord.
Il marcha pendant deux jours en marquant de nombreuses pauses dans les bosquets et les bois, évitant soigneusement d’entrer dans un village avec Caleb.
Enfin, il découvrit une cabane abandonnée située non loin d’un village. Le puit à l’extérieur pouvait encore donner de l’eau et à l’intérieur, il découvrit des couvertures et une trousse de secours contenant des bandes propre. Il dénicha également de l’alcool fort dont il se servit pour nettoyer les plaies de Caleb. Une fois les bandages propres installés, il alla chercher de l’eau au puit pour faire baisser la fièvre que Caleb traînait depuis deux jours. L’enfant n’avait pas encore repris conscience depuis.
Deux jours passèrent encore ainsi.
Un matin, Darek se réveilla en sentant les rayons du soleil caresser son visage et tenter de percer ses paupières.
Il ouvrit les yeux mais les referma de suite car une lumière violente les lui brûlait.
La porte de la baraque était grande ouverte et le soleil inondait la pièce.
Il jeta péniblement un œil à Caleb et se raidit en constatant que son lit était vide. Il se leva d’en bond et sorti. Caleb se tenait à quelques mètres de la porte. Debout et immobile, il regardait le soleil se lever.
Darek l’appela et l’enfant se retourna doucement. Il avait le visage bouffi et inondé de larmes. Il regarda Darek un moment puis sourit, de son sourire habituel, plein de chaleur et rassurant.
C’était un spectacle pitoyable qui retournait le cœur. Personne n’aurait pu rester insensible face à tant de douleur.
Darek s’approcha de lui et s’agenouilla pour être à sa hauteur.
« Tu n’es pas obligé de sourire tout le temps, tu sais. »

Une âme n’aurait pas d’arc-en-ciel si les yeux n’avaient pas de larmes
John Vance Cheney

Son sourire mourut d’un coup. La tristesse et la douleur déformèrent son visage. Ses yeux s’embuèrent et il commença à hoqueter et à renifler. Il s’approcha de Darek et enroula ses bras autour de son cou en pleurant. Darek le serra dans ses bras alors que son petit corps était secoué par de violentes saccades.
Il pleura comme ça pendant de longues minutes, hurlant presque sa douleur physique et mentale.

Les larmes sont les pétales du coeur

Paul Eluard
*
* *
Plusieurs mois passèrent ainsi. Caleb resta dans la cabane alors que Darek partait souvent en vadrouille parfois pendant plusieurs jours. Leurs blessures à tous les deux avaient cicatrisés et la marque sur le cou de Caleb avait presque totalement disparu.
Un jour, Darek passa la porte de la cabane et Caleb sut immédiatement qu’il venait lui dire au revoir.
« Il y a un cirque qui fait des spectacles dans tout Terrasacra qui se dirige par ici. S’ils te trouvent, ils te prendront avec eux. Là, tu seras en sécurité car les membres d’une troupe veillent les uns sur les autres comme les membres d’une famille. Jamais ils ne t’abandonneront. Je ne peux pas te garder avec moi mais je te promets que je passerai te voir aussi souvent que je le pourrai. Tu comprends ? »
Caleb hésita un moment puis lui sourit. Darek soupira tristement.
« Parfois, tes sourires quand ils sont tristes font plus mal qu’une dague en plein cœur, tu sais. »
Darek le serra dans ses bras et sortit.
« Au revoir, grand frère ! » lui cria Caleb.
Darek ne se retourna pas car il savait que s’il regardait en arrière, il ne pourrait plus partir.
*
* *
« Vous croyez qu’il est perdu ?
- Surement pas, l’endroit à l’air aménagé depuis un moment.
- il vit seul alors ?!
- En tout cas les autres pièces sont vides et il n’y a personne dans le coin.
- Comment un enfant aussi jeune peut être livré à lui-même ? »
Caleb grogna dans son sommeil et s’étira. Il ouvrit tout à coup les yeux en se rendant compte qu’il n’était pas seul. Il s’assit. Autour de lui, il y avait des gens étranges. L’un avait de longs poils couleur fauve sur tout le visage lui donnant des allures de lion. A sa droite se tenait une femme de corpulence assez forte qui portait une barbe. Venaient ensuite des jumelles mais qui étaient attachées ensemble par le bas du dos.
« Ne vous massez pas comme ça autour de lui, vous allez lui faire peur. » les réprimandant un petit homme dont la tête atteignait à peine la hauteur du lit.
« N’aie pas peur, mon petit ange, lança la femme à barbe, nous ne te voulons aucun mal.
- Je n’ai pas peur, madame, répondit Caleb en souriant.
- Comme il est mignon. Et si on le gardait ?
- Enfin, Bertha, ce n’est pas un chien. Tu ne peux pas décider ça comme ça, la gronda l’homme à face de lion.
- Où se trouve ta famille ? demanda une des jumelles.
- Où se trouvent tes parents ? s’enquit l’autre.
- Je n’ai ni parents ni famille. Je vis tout seul.
- Prenons-le avec nous, Lionel. On ne peut pas le laisser ici tout seul tout de même, lança Bertha.
- Nous ne pouvons pas l’emmener, Bertha.
- Ça nous ferait du changement au cirque. Un peu de vie ne nous ferait pas de mal. Nous n’avons pas d’enfants.
- Tu oublies Raven, répliqua Lionel.
- Ce n’est plus une enfant, elle le dit elle-même ? En plus, elle n’en a pas le comportement. Il a l’air si gentil…
- Ce n’est pas grave, madame Bertha, dit Caleb en souriant. Je ne voudrais pas vous causer des ennuis. »
Bertha se tourna vers Lionel avec un air de chien battu
« Bon d’accord, soupira Lionel. On le prend avec nous ! »

Caleb ouvrit les yeux. Il était dans sa roulotte. Les sons de la répétition parvenaient jusqu’à lui. Le soleil était déjà haut dans le ciel.
Il se leva. Il versa l’eau fraîche d’une cruche en terre cuite dans un bassin et se lava. Au-dessus d’un marcel blanc, il enfila une salopette noir dont il retroussa les jambes jusqu’en dessous de ses genoux et sortir de sa roulotte.
Les membres de la troupe étaient assis sur des couvertures et regardaient le numéro de chant d’Elisabeth et de Mary. Caleb s’approcha les mains dans les poches. Les siamoises le saluèrent en souriant et il leur sourit à son tour.
Bertha et Serpentina s’écartèrent pour lui faire une place entre elles et Caleb s’assit.
Bertha le serra dans ses bras et l’embrassa sur le front. Caleb se mit à rire.
« Tu ne peux pas t’en empêcher, hein ? la réprimanda Lionel. Elle lui tira la langue.
« J’ai fait un rêve, murmura Caleb pour ne pas perturber la répétition des siamoises.
- Un rêve ou un cauchemar ? s’enquit Tom.
- J’ai rêvé du jour où vous m’avez trouvé et accueilli parmi vous.
- Alors, c’était un rêve, dit doucement Serpentina.
- Oui, un très beau rêve même. » répondit Caleb en souriant.